Le blog d'Adrien Le Bihan et des éditions Cherche-bruit

06 mai 2018

Poèmes et visages

Dans Mon frère, Jack Kerouac, j’invoque le 34e Chorus de ses Orlanda Blues :

 

The only responsability to a child

 is to feed, the rest is

  interference

[…]

I wouldn’t have a daughter

 

Kerouac(Couv)

 

 

Comment se fait-il qu’ailleurs, au-dessus d'une photo de ma fille Matylda Tadrowski, je note ces vers de Robert Burns que Marceline Desbordes-Valmore place en épigraphe à son poème « Ma fille » :

 

T’is very strange, my little dove,

That all I ever loved, or love,

In wondrous visions still I trace

While gazing on thy guiltless face.

 

 

Matylda 12 IX 2017

 

 

Incohérence ?

Peu probable.

Tournez la page du recueil de Marceline et voici une autre épigraphe, empruntée à Bernardin de Saint-Pierre :

 

On ne jette point l’ancre dans le fleuve de la vie. Il emporte également celui qui lutte contre son cours et celui qui s’y abandonne.

 

 

 

 

 

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22 mars 2018

À propos d’Alain Chartier, dit Alain

 

Le Journal inédit d’Alain (1937-1950), que l’on vient d’exhumer, révèle qu’il tenait l’auteur de Mein Kampf pour « un esprit moderne, un esprit invincible » et que, le 22 juillet 1940, il nota : « J’espère que l’Allemand vaincra, car il ne faut pas que le genre de Gaulle l’emporte chez nous. »

Je m’en réjouis d’autant plus d’avoir publié dans De Gaulle écrivain (1ère édition 1996, réédition Fayard/Pluriel, 2010, p. 50-51) les lignes suivantes :

 

André Maurois était un radical, comme son maître Alain. S’il appelle son professeur Le philosophe, alors que professeur de philosophie et philosophe sont rarement synonymes, c’est parce qu’Alain, qui fut soldat de deuxième classe et canonnier pendant la guerre, lui sert de modèle. Selon Alain, le radical est celui qui dit non, qui inflexiblement oppose la défiance aux projets et aux raisons du chef, qui exerce « un contrôle clairvoyant, résolu, sans cœur, sur les actions et encore plus sur les discours du chef ». Le chef me parle de la patrie? Il en veut à ma liberté et à ma vie. Le chef veut se faire aimer? Refusons. C’est déjà bien assez d’obéir; c’est presque trop. Seules les âmes faibles « ne savent point obéir sans aimer ». Si nous aimons le chef, nous ne serons pas tentés de désobéir. Or, prétend Alain, « toutes les désobéissances sont républicaines ». « Le principe du vrai courage, c’est le doute. » 

Personne en France ne s’est davantage défié de ses chefs que de Gaulle à partir de 1925. Personne en France n’a aussi bien désobéi que lui en juin 1940. Mais il s’est défié, il a désobéi dans des circonstances données. L’attitude d’Alain est radicale en ceci qu’elle ne dépend pas des circonstances. Alain a persuadé Maurois, qui voudrait persuader ses lecteurs de l’entre-deux-guerres, que le chef parle toujours au nom d’une situation qu’il prétend n’avoir pas faite, ni voulue et ne point approuver. Or  « s’il n’y avait pas d’ennemi en armes, ou cru tel, qui donc se soumettrait à la discipline militaire? » Cette argumentation est la plus antigaullienne qui soit. De Gaulle a toujours eu pour contradicteurs des gens qui s’en inspiraient. Jusqu’au bout, elle a été en travers de son chemin. C’est au moment où il commence à se défier de ses chefs, avant tout de Pétain, qu’il note la réponse de Méphisto à Faust pour l’opposer à ses adversaires : « Je suis celui qui nie tout! » Il montre par là que sa défiance n’est pas une défiance de principe.

« S’il n’y avait pas d’ennemi en armes ou cru tel. » Ce « cru tel » sonne mal, et presque faux. Il insinue que l’ennemi en armes pourrait bien n’exister que dans l’imagination ou l’ambition du chef.  Alain et Maurois n’envisageaient guère, dans les années vingt, un nouveau conflit avec l’Allemagne. Voulaient-ils même en entendre parler? Craignaient-ils, par superstition, de le déclencher en l’évoquant? Se rendaient-ils compte que l’on courait grand risque à ne pas l’évoquer?

 

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09 janvier 2018

La sanglante féerie de Robert Browning

Browning est mal connu en France. Son œuvre la plus souvent traduite est un conte rimé, que l’on destine aux enfants : Le joueur de pipeau d’Hamelin. Les dernières éditions françaises de Sordello et de Pippa Passes remontent respectivement, pour le poème, à 1952 et, pour la pièce, à 1954. The Ring and The Book, publié à Londres en 1868-1869, ne fut traduit par Georges Connes, de sa propre initiative, qu’en 1942-1943. Divers contretemps retardèrent jusqu’à 1959 la sortie chez Gallimard de son ouvrage, que Le Bruit du Temps a remis en circulation dans une édition bilingue.[1]

Ce n’est pas la difficulté qui est en cause. Dans ce massif de 21.116 vers blancs, Arthur Symons, au début du siècle dernier, en dénombrait seulement 116 exigeant d’un lecteur moyen qu’il les lise deux fois pour les comprendre. Mais à l’époque où André Gide, Charles Du Bos et René Lalou la montaient en épingle, une épopée de ce genre avait (sauf la splendeur) peu d’atouts à faire valoir en France. Outre le préjugé selon lequel l’écrivain n’est pas armé pour chasser sur les terres de l’historien et réciproquement (qui amène certains à prétendre aujourd’hui que les Mémoires de Guerre de De Gaulle n’ont rien à voir avec la littérature), on peut supposer que L’Anneau et le Livre souffrit (pour nous en tenir aux causes célèbres italiennes) de la comparaison avec Les Cenci de Shelley et avec leur nombreuse descendance.

Béatrice Cenci se venge des relations incestueuses que son père lui a imposées, en l’assassinant à l’aide de complices. En 1599, Clément VIII la laisse décapiter et elle s’auréole du triple prestige de l’inceste, du parricide et de l’immolation. À propos de la tragédie d’Antonin Artaud, «sur un thème de Stendhal et de Shelley» (la pièce en décasyllabes du second reléguée derrière la chronique ultérieure), Pierre Jean Jouve écrivit : «La fille violée par son père, qui le tue, ne se reconnaît pas coupable, mais que la société met à mort, ceci fait exactement partie de nous […]. Le Drame Cenci est un des drames éternels, pour ainsi dire immuables, comme celui d’Œdipe et celui de Lear, dont Shelley dit dans sa Préface qu’ils sont dans la tradition, antérieurement à tout ouvrage tragique.»

L’affaire dont Browning s’empara ne lui fournit ni inceste ni parricide. Le sort de la modeste héroïne, bien que sans doute violée elle aussi, mais par son mari, ne ressemble guère à celui de la belle Béatrice. Aucun tableau de maître ne nous a transmis son image.

*

De même qu’une copie de documents d’archives avait suggéré à Shelley l’idée des Cenci, le point de départ de Browning est une trouvaille, sur un marché aux puces à Florence. Le trésor lui a coûté une lire : «Le voici, je le lance en l’air, je le rattrape : format, petit in-quarto; partie imprimé, partie manuscrit; pour la forme, c’est un livre; dans la réalité, du fait à l’état brut, sécrété par la vie humaine, quand des cœurs palpitaient fort, des cerveaux battaient, inondés par la montée du sang, il y a deux siècles. Rendez-le moi ! Il fait du bien à toucher et à voir.» D’emblée, cette joie est communicative. Elle prélude à un parfait accomplissement, selon Chesterton, de «la poésie du débris».

Ce vieux livre jaune et carré contient les documents juridiques relatifs au procès,  à Rome, en 1697, du comte Guido Franceschini, assassin de sa femme Pompilia (17 ans, mariée à 13) et des parents adoptifs de celle-ci, Violante et Pietro Comparini. S’appuyant sur ces textes latins et sur une ancienne brochure, Browning, familier des chroniques italiennes depuis qu’il a composé Sordello, assez informé de l’histoire et des mœurs de l’Italie depuis le XIIIe siècle pour prendre avec elles les libertés qu’il juge nécessaires, composa en quatre ans, après la mort de sa femme, douze monologues où s’expriment, à l’exception évidemment des Comparini, les principaux acteurs du drame et du procès.

Ainsi, après les porte-parole de bavards d’une moitié de Rome et de l’autre moitié, et «le tiers point de vue» qui se fait fort de trier parmi les racontars, entend-on successivement l’Arétin Franceschini; le prêtre Giuseppe Caponsacchi, qui a aidé Pompilia à s’enfuir du domicile conjugal pour revenir d’Arezzo à Rome, et qui a déjà été emprisonné pour cela; Pompilia mourante, mais lucide sur son lit d’hôpital (heureuse que son fils Gaétan, né huit mois après la fugue, ait échappé au massacre); deux avocats, aux plaidoiries parfumées de termes latins; le pape Innocent XII interrogeant, pour y voir clair, toute l’histoire des papes; Guido Franceschini une seconde fois; et Browning en personne qui, dans le premier monologue, unit l’anneau (symbolisant le travail d’orfèvre du poète sur la matière brute) à «la chose signifiée», au vieux livre, et qui dans le dernier boucle la boucle après avoir épousé (en apparence du moins) les points de vue de tous les personnages, identifiant chacun, ainsi que Yann Tholoniat l’a formulé, à un «point de voix».

*

Victime de sa mère qui la vendit toute jeune à des bourgeois de Rome, ces Comparini; de la mère numéro deux, Violante, qui négocia son précoce mariage dans l’espoir d’une alliance aristocratique; d’un mari floué parce qu’on lui avait fait miroiter une généreuse dot («en fait de dot, la poussière de la route»), auquel elle résiste parce qu’il est vieux, laid, mesquin et violent; de l’archevêque allié du mari (ce prélat compare la rebelle à une figue qui, pour s’être refusée au bec de l’oiseau, sera assaillie par trois cent mille abeilles et guêpes); du religieux son beau-frère qui cherche à la séduire; de ragots étayés de fausses lettres d’amour la faisant passer pour maîtresse de Caponsacchi; victime enfin de vingt-deux coups de poignard, dont cinq mortels – Pompilia, traitée (c’est elle qui l’affirme) comme un bien meuble, aurait largement de quoi réclamer vengeance. Pourtant, soulagée d’avoir placé son fils en lieu sûr, elle ne se plaint du mal qu’on lui a fait qu’«avec la plus déchirante tendresse», elle «ne récrimine jamais», pour reprendre des termes de Charles Du Bos, lequel explique la relative indifférence des Français à Robert Browning en constatant : ils «se croient toujours des agents, alors que les êtres humains ne sont le plus souvent que des jouets».

Pompilia est une innocente qui n’a prise sur rien ni sur personne, à l’exception de Caponsacchi. Loin de la pervertir, son drame lui enseigne à dire que l’oubli fait obstacle au pardon. Ce pardon, Guido n’en a que faire. Pour justifier son crime, qui ne l’a pas empêché de dormir, il avance des raisons sociales. En se mariant, explique-t-il, il a conclu un marché, consentant à échanger sa noblesse contre la toute jeune femme et un pécule : «Si, plaide-t-il devant la justice papale, ce que je donnais pour ma part du troc, le style, l’éclat […], était sans valeur – alors la société s’écroule, ses règles sont le caquetage d’un idiot.» Raisonnement guère éloigné de celui du militaire que Stavroguine (un autre noble) approuve dans Les Possédés : «Si Dieu n’existe pas, que signifie alors mon grade de capitaine.»

*  

La même histoire contée dix fois avec des accents divers, on a du mal à y démêler le vrai du faux. On n’est sûr souvent que de «la flambée du fait» : le meurtre. Guido raille la bourse pleine de toiles d’araignées que lui a laissée son père, mais il exagère peut-être. Bien qu’il accuse Pompilia d’avoir fait du charme, sous sa fenêtre, à Caponsacchi, alors qu’auparavant (prétend-il) elle raffinait sur la chasteté pour qu’on ne la croie pas fille de putain, on incline à croire qu’il a tout fait pour les jeter dans les bras l’un de l’autre, provoquant leur départ clandestin. Le pape est de cet avis, mais nous indispose en fourrant Guido dans le même sac que «l’autre Arétin», l’auteur des Sonnets luxurieux

Pompilia déplore que l’on sous-estime Caponsacchi : «lorsque, à travers la châsse de cristal, je vous montre la pureté dans sa quintessence, vous discernez tous une araignée en son milieu.» Elle ne soupçonne pas comme il est étrange, ce Caponsacchi, dont un ancêtre figure comme Sordello dans la Divine Comédie. Il s’était soumis à la tonsure, fortifié par l’encouragement de l’évêque à écrire des vers «sous le sceptre de la beauté et de la mode». Le sourire de Pompilia l’écarta logiquement de la Somme de saint Thomas. Rien d’étonnant si les mobiles de ce chanoine, devenu «cavalier, affirmé par la cape et l’épée», ne sont pas clairs. De tous les personnages, il est le plus «composite», signe selon Browning qu’il est un astre de bon aloi. On le voit déçu lorsque Pompilia, pendant leur voyage, entre Arezzo et Rome, lui réclame des lectures pieuses. Sa dévotion à la jeune femme, à son visage,fait de lui un ecclésiastique moins futile, mais aussi un violent, du moins en paroles. Il déplore que les juges qui l’emprisonnèrent, privant d’un protecteur Pompilia revenue chez les Comparini, n’aient pas ordonné l’exécution préventive de Guido; il va jusqu’à regretter de ne pas l’avoir supprimé : «la création purgée de cette erreur du Créateur, l’homme racheté, un crachat effacé de la face de Dieu !» Le comte condamné à mort par Innocent XII, nonobstant les droits du noble mari sur sa femme, retournera l’argument contre Dieu, en des termes similaires : «Je ne suis qu’une immense et totale erreur; et à qui la faute? pas à moi, en tout cas, qui ne me suis point créé moi-même!» 

Les récits dispensent méprises, leurres, pièges, déguisements, en des réverbérations multiples. La jeune agonisante ne sait pas écrire, mais à l’écouter, on ne la croirait pas analphabète. Il est vrai qu’elle n’a pas à la bouche, comme d’autres discoureurs, les noms d’Ovide et de Virgile, auxquels l’assassin et son adversaire chanoine ajoutent Catulle. C’est vers elle en tout cas que tout converge dans cet édifice de paroles, de rythmes, ce dodécaèdre plus vrai que les témoignages humains dont il est fait. Elle semble pressentir à contrecœur la forme de l’œuvre qu’elle habitera : «les échos, ça meurt, ça ne se répercute pas à l’infini; pourquoi faudrait-il que toujours un mal fasse écho à un autre et que nos oreilles n’en aient jamais fini du bruit?»  Ce disant, elle projette un reflet inversé de l’avertissement de l’auteur : «juger sur des voix; ce que nous appelons le témoignage; tumulte qui se répercute, fait vivant dont le bruit s’assourdit, discuté, répandu, dispersé en murmures; et pourtant source de tout ce qu’il semble que nous apprenions : car que savons-nous, sinon ce que des mots nous apportent?» «For how else know we save by worth of word?» Ce qui confirme que la succession des monologues est trompeuse, qu’en dépit de la sentence papale, il n’y a pas de dernier mot – comme le suggère l’Anneau en quoi se métamorphose le Livre.

Georges Connes a rendu les vers de Browning en une élégante et scrupuleuse prose, parfois laborieuse. Pompilia, évoquant de sa vie ce qui fut et ce qui n’eut point de réalité, déclare : «I touch a fairy thing that fades and fades.» Ce magnifique vers se voit changé en : «Ce que je touche, ce sont des choses fées, qui s’évanouissent, s’évanouissent!» On ne relèvera pas beaucoup plus de 116 gaucheries de ce genre. Elles sont rachetées par de précieuses notes marginales et une substantielle étude en fin de volume.

Lorsque cette traduction parut pour la première fois, Georges Perros alerta Jean Paulhan : «Je viens d’attaquer, à voix très haute, l’Anneau et le Livre. Foudre et silex, de quoi faire flamber la planète. Mais non! Je commence à comprendre pourquoi Gide faisait si grand cas de ce monstre.»

Le mot n’est pas trop fort. La grande polyphonie de Robert Browning est une sanglante féerie décasyllabique.

                                                                                                                                                                 



[1] Robert Browning, L’Anneau et le Livre, traduction de l’anglais et «Étude documentaire» par Georges Connes, préface de Marc Porée, Le Bruit du Temps, Paris, 2009, 1424 pages, 39 euros. (Le présent texte fut écrit et publié pour la première fois en 2010. Browning n’est pas plus célébré chez nous en 2018 qu’il ne l’était alors.)

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08 janvier 2018

JACQUES MILLE ET LA CARTOGRAPHIE DES CALANQUES

Dans son éblouissant ouvrage Les Calanques et massifs voisins. Histoire d’une cartographie («Grand prix historique de Provence, Maréchal de Villars, 2015» de l’Académie des sciences, lettres et arts de Marseille), Jacques Mille nous rappelle que les Marseillais ont longtemps méconnu, à cause d’un relief qui les rebutait, les merveilleuses calanques pourtant si proches de leur ville qui s’échancrent de Sormiou à Port Miou, entre le cap Croisette et Cassis.[1] Moi-même, la première fois que je les ai visitées, ce fut pour épater des amis californiens, leur montrer que nous avions largement de quoi rivaliser avec Big Sur. Je les persuadai sans mal qu’on pouvait imaginer Jack Kerouac, abrité par les rochers d’En Vau, transcrivant, une nuit de tempête, les sons de la Méditerranée comme il transcrirait ceux du Pacifique, et Henry Miller, dans une maison isolée sur les hauteurs, écrivant Port Pin et les oranges de Jérôme Bosch. Le premier aurait accepté de répondre à l’invitation du second, il aurait disposé, pour grimper, de la Carte touristique des massifs de Marseilleveyre et de Puget, réalisée par l’Institut Géographique National (1ère édition : 1955), enrichie des sentiers jalonnés par le Club alpin français et la Société  des excursionnistes marseillais – à laquelle Jacques Mille ne manque pas de signaler que les randonneurs d’aujourd’hui doivent beaucoup.

Mais que de tâtonnements et d’approximations pour en arriver là !

 

 

 

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Le voyage dans les représentations successives de l’espace côtier commence en 1290 avec la carte-portulan dite pisane, où le tracé de la côte entre Marseille et La Ciotat ainsi que deux poignées d’îles sont reconnaissables. La première nommée de nos calanques (terme dont nous apprenons qu’il ne se substitua à « port » qu’au XVIiIe siècle) est repérable sur l’Atlas catalan du Majorquin Abraham Cresques : il s’agit de portmin (Port Miou). On la retrouve sur la carte-portulan de son compatriote Mecia de Viladestes.

Les premières cartes imprimées, à partir de 1482, n’apportent pas de progrès immédiats, on serait tenté de dire «au contraire» en examinant la «Charte de France» de François de la Guillotière, où une seule échancrure apparaît entre le cap Croisette et La Ciotat. Sa médiocrité, nous explique Jacques Mille, tient «au fait que les cartographes d’alors, pour construire une carte générale, assemblaient en cabinet des cartes régionales provenant de différents auteurs», mais de la Provence, hélas, il n’existait avant 1591 «aucune carte fiable à relativement grande échelle, levée sur les lieux par un auteur en ayant une bonne connaissance…»

Mille annonce ici la carte de Pierre Jean Bompar, suivie de celle de Jacques Maretz, «La coste maritime de Prouvence» (1633), dédiée à son commanditaire, le cardinal de Richelieu, soucieux de protéger la côte de «la multiplication des raids barbaresques». Ces deux cartes illustrent le chapitre consacré aux «débuts d’une cartographie détaillée». C’est sur celle, manuscrite, de Maretz, que les calanques d’En Vau (P. veau) et de Port Pin (P. propin) sont cartographiées pour la première fois. Mille note que Maretz a bien rendu «la vigueur du relief montagneux et abrupt de Marseilleveyre à Cassis, puis au-delà vers La Ciotat» et qu’il a fourni «pour la première fois, un bon aperçu de la nature même de la région […] et de sa côte, avec des indications sur la végétation ou les cultures…» Malheureusement, cette carte manuscrite «n’a pas été connue des éditeurs de cartes et n’a donc pas servi à l’élaboration de cartes gravées». C’est ce qui explique sans doute l’effacement, par exemple, d’En Vau, qui ne réapparaît (sous le nom de Les Veaux) qu’en 1703 sur la carte également manuscrite d’Andrieu, «première représentation exacte de ce littoral». Réalisée grâce à «un levé original», cette carte demeura longtemps secrète, connue seulement de quelques initiés. Jacques Mille la révèle pour la première fois, sur trois splendides pages illustrées. Il consacre également trois pages à la carte de Louis Ferdinand comte de Marsilli, «première vision fiable imprimée de la côte des calanques entre Marseille et Cassis», mais inconnue des cartographes de son temps, car logée dans son Histoire physique de la mer (Amsterdam, 1725).

*

Le secret donne des ailes à l’ignorance, laquelle, en retour, le renforce. Parmi les «textes évoquant les calanques et les massifs voisins», Jacques Mille cite une lettre de 1644 de Mlle de Scudéry à Angélique Paulet. Madeleine, qui avait sûrement abattu déjà beaucoup de pages du Grand Cyrus, était venue à Marseille voir son frère Georges, gouverneur malgré lui du fort de Notre-Dame de la Garde. Elle écrit à Angélique : «En vérité, Notre-Dame-de-la-Garde est le plus beau lieu de la nature par sa situation. De la façon dont la place est disposée, il y a quatre aspects différents qui sont admirables. D’un côté, l’on a le port et la ville de Marseille sous ses pieds, et si près, que l’on entend les hautbois de vingt-deux galères qui y sont ; de l’autre, l’on découvre plus de douze mille bastides, pour parler en termes du pays ; du troisième, on voit les îles et la mer à perte de vue, et du quatrième, sans rien voir de tout ce que je viens de dire, on n’aperçoit qu’un grand désert tout hérissé de pointes de rochers, et où la stérilité et la solitude sont aussi affreuses que l’abondance est agréable de tous les autres endroits.»

(Ce «grand désert», c’est ce que les Américains appelleront chez eux «wild» ou «wilderness», que le traducteur du Kerouac de Sur la route rend par «région sauvage», «solitudes lugubres», «désordre» ou simplement «désert».) 

Quelques années plus tard, Mlle de Scudéry publiait, sous la signature de son frère gouverneur, Clélie, Histoire romaine. Ce volumineux roman contient, on le sait, la fameuse Carte du Pays de Tendre, ou Carte de Tendre, dont il est dit qu’elle «enseignait par où l’on pouvait aller de Nouvelle Amitié à Tendre : & qui ressemble tellement à une véritable Carte, qu’il y a des Mers, des Rivières, des Montagnes, un Lac, des Villes, & des Villages». Nous ignorons quelle «véritable carte» a en tête le personnage qui s’exprime de la sorte, mais nous voyons celle-ci gouvernée par une symétrie dont la nature n’offre guère d’exemples : un fleuve presque rectiligne traversant l’espace par le milieu, les villages également répartis sur les deux rives, l’estuaire grossi de deux affluents jumeaux, l’un à droite, l’autre à gauche. Combien plus précieuses (sans jeu de mots) sont les indécisions des géographes, qui n’ont pas pour priorité, en principe, de cartographier les passions. Celle qui les anime leur suffit. C’est peut-être pourquoi la géographie n’entrera franchement dans la littérature qu’avec Les Chouans de Balzac, inventeur, dira Julien Gracq, du «travelling aéropanoramique» et par conséquent cartographe.

Madeleine de Scudéry, qui ne l’est que de sentiments bien catalogués, a peur de la mer, de son fracas, de ses désordres. Dans Clélie, lorsque la Terre s’entrouvre entre les deux amants pour les séparer, c’est «avec des mugissements aussi effroyables que ceux de la Mer irritée». Sur la Carte de Tendre, le fleuve Inclination se jette dans la Mer dangereuse.   

*

Pour la cartographie, c’est pourtant de la mer que vient le salut, ainsi que le montre le passionnant chapitre de Jacques Mille sur les cartes marines du XVIIIe siècle. On les doit à une commande des patrons pêcheurs de Marseille, à un pilote des Galères du Roi, à un ingénieur hydrographe de la Marine (Jacques-Nicolas Bellin). Au moment où, dans la littérature française, l’armée, en la personne de Choderlos de Laclos (expert en fortifications et donc en frontières) inventorie les dangers non pas de la mer, mais des liaisons amoureuses, et nous vaccine contre la préciosité, fabricants de cartes civils et militaires suivent des chemins divergents. Analyste sans pareil de leurs œuvres, Jacques Mille affirme que les rares qui, «dans le cercle de la Marine, disposaient d’une cartographie exacte de cette partie de la côte provençale [laissaient] néanmoins circuler, en toute connaissance de cause, des cartes imprimées représentant la côte de façon erronée» – ce qui l’amène à confronter, au chapitre suivant, la carte de Cassini, qui porte un tracé aberrant du littoral des calanques, à la carte du Génie militaire, réalisée en 1777-1778 sous la direction de Jean Le Michaud d’Arçon, innovatrice sur bien des points, dont la toponymie et les chemins, et aux cartes des Ingénieurs de la Marine, plusieurs desquelles renseignent sur les fonds marins.

Tous ces cartographes ont beau parfois ruser lorsqu’ils se copient les uns les autres, aucun emprunt, aucune adaptation, aucune omission accidentelle ou volontaire ne semblent pouvoir échapper à l’œil de celui que nous avons choisi pour guide.  

Le secret militaire ne cesse que dans la seconde moitié du XIXe siècle avec la carte d’état-major au 80 000e. Très exacte mais peu lisible avec ses hachures, qui ont dû faire pester beaucoup d’étudiants en géographie, elle suscite critiques et améliorations notables de la part de la Société des excursionnistes marseillais. Des nombreuses surprises que les dernières pages du livre de Jacques Mille nous réserve, je ne mentionnerai que la Carte des Fjords Provençaux. Calanques entre Marseille-Veyre et Cassis, réalisée vers 1920 pour les Excursionnistes marseillais par A. Le Boulh.

N’allez pas en déduire que Les Calanques et massifs voisins. Histoire d’une cartographie nous propose une simple randonnée. On prend certes plaisir à feuilleter ce livre, à le parcourir, à en contempler les illustrations comme les tableaux ou les gravures d’une galerie. Mais il importe de se plier en outre au va-et-vient minutieux que l’auteur maintient de bout en bout entre un texte concis à l’extrême, pimenté de termes régionaux tels que «bouscatier», «mounine», «madrague», et des cartes que leur ambition de repousser, à l’époque où on les dessine, les frontières de l’irreprésentable, suffit, aussi limpides soient-elles, à rendre énigmatiques.[2]

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Jacques Mille, Les Calanques et massifs voisins. Histoire d’une cartographie, 1290- XXe siècle, 128 pages, 108 illustrations, préface de Georges Aillaud, président du Comité du Vieux-Marseille, Naturalia publications, Turriers (Alpes-de-Haute-Provence), 2015, 24 €.

[2] Il n’est pas saugrenu que les plus anciennes nous fassent songer aux peintures rupestres préhistoriques. Jacques Mille nous signale que certaines de celles-ci, selon certains chercheurs, pourraient être « analysées comme étant des cartes ». 

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23 décembre 2017

L'Arbre colérique sans camouflage

En 1987, je publiai et dédiai à ma fille Matylda Tadrowski, qui le méritait bien, L’Arbre colérique. Journal de Cracovie.

 

Matylda

 

 

Cette année-là Jaruzelski et le Parti ouvrier unifié polonais gouvernaient encore (pour peu de temps, mais on ne s’en doutait pas), la Pologne vassale de l’Union soviétique. Il me sembla donc prudent de remplacer certains noms par des pseudonymes ou par des initiales trompeuses, que je conservai dans la traduction de ce livre par Małgorzata Wolanin (Gniewne Drzewo, Oficyna Literacka, Cracovie, 1995). Bien des années ont passé depuis ces deux publications. Bien des noms camouflés sont sortis des archives. Mes petits leurres n’ont plus de raison d’être. J’ôte les masques de certains de mes personnages, par ordre d’entrée en scène.

 *

p. 19 : «notre vice-consul» = Gérard Perrolet

p. 21 : l’acteur aux fesses nues de La Classe morte de Tadeusz Kantor = Zbigniew Bednarczyk

p. 21 : la belle chanteuse = Ola Maurer

p. 25 : «un journaliste de Cracovie, qui se faisait passer pour argentin» = Maciej Szybist

p. 25 : «un historien communiste» (français) : Jean Suret-Canale

p. 28 : la jeune fille rousse du café Rio = Maria Madeyska (plutôt blonde que rousse)

p. 31 : «un célèbre intellectuel catholique» = Jacek Woźniakowski

p. 32 et p. 87 : Zyzio = Ludwik Flaszen, préfacier de mon livre

p. 36 : J. = Alina Tarnowska

p. 48 : le consul = Marcel Roux

p. 54 : un metteur en scène = Feliks Falk

p. 64 : Adolf Romański = Mirosław Dzielski

p. 68 : «Quelqu’un, à Paris» = Frédéric Ferney

p. 85 : R. = Róża Woźniakowska, fille de Jacek Woźniakowski

p. 97 : «une diplomate américaine» = Judith Meyer

p. 99 : X. = Jerzy Dydenko

p. 118 : H. (qui n’était pas «professeur à l’Université») = Ludwik Flaszen de nouveau

p. 120 : Anne = Anne Dutertre. La citation empruntée au Journal 1945-1951 de Georges Séféris: "Vieil imbécile, sors-toi de là, lève-toi et fais quelque chose d'utile", vient, comme le note Lorand Gaspar, du Canto XIII d'Ezra Pound: "You old fool, come out of it, get up and do something useful."

p. 125 : Catherine = Irena Flaszenowa

p. 127 : Jean = Jean Marchandy

p. 132 : Olek et Karol = les acteurs Lesław et Wacław Janicki

p. 135-136 : P. = Maciej Szybist derechef

p. 139 : Mme L. = l’épouse de Jacek Woźniakowski

p. 148 : «qui a traduit pour moi quelques textes» = Krzysztof Błoński, lequel devient J. à la page 169

p. 153 : «une enseignante de français de Wadowice» (Lycée Zegadłowicz) qui se suicide à Grenoble = Halina Organa

p. 160 : «un sociologue, conseiller de Solidarité» = Andrzej Tymowski

p. 174 : P. = Ludwik Flaszen

p. 175 : Czesław = Jan Prokop

p. 194 : «Quand arrive sur la scène l’armée de Fortinbras…» = Maciej Szybist décrit une mise en scène de Hamlet

p. 197 : «En Union soviétique, un de mes amis» = Guivi Grégoritch Oragvelidzé

p. 205 : «Le directeur polonais du stage» = Roman Wyborski

p. 211 : X. «me montrant du doigt» = Marek Nowakowski

p. 235 et 239-240 : Mme Y. = Marta Tadrowski. La personne dont elle me signale la condamnation est son père Zbigniew Stecki (qui fut brièvement mon beau-père), spécialiste de la reconnaissance et de la classification des arbres (à l’exception de L’Arbre colérique).

p. 236 : «un ami dominicain» = François Deltombe

p. 238 : «une amie de Cracovie» = Elżbieta Jogałła, fille de Jerzy Turowicz

p. 241 : B. = Jean Baisnée

p. 242- 246 : Matylda = Matylda Tadrowski

p. 243 : X. = Maciej Szybist

p. 243-244 : «un garçon que j’ai connu autrefois» = Andrzej Warchał, cinéaste, auteur et récitant de monologues satiriques à Piwnica pod Baranami

p. 247 : «Quelqu’un à Vienne» = un observateur de l’Europe de l’Est au Consulat de France, autant dire un espion

p. 259 : X. = Maciej Szybist

p. 261 et p. 288 : Zyzio = Ludwik Flaszen

 *

La liste aurait été plus longue si certains noms, et même certains visages, ne s’étaient effacés de ma mémoire, ou si certains scrupules ne me retenaient encore.

En 1995, introduit par Piotr Skrzynecki, je présente la version polonaise de L’Arbre colérique sur la petite scène de Piwnica pod Baranami. Des extraits sont lus par l’actrice Halina Wyrodek. Ma prose est traduite à vue (photo ci-dessous) par Anna Łabędzka.

  

larbre-a-piwnica-1995 

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26 novembre 2017

Salut à Marek Nowakowski, prince de la Nuit

 

(Billet composé le 18 mai 2015)

Le décès, il y a un an, de Marek Nowakowski, a suscité peu d’échos en France, et je n’en ai été informé que tout récemment.

Il avait commencé à publier des récits peu après l’avènement de Gomułka, au temps de la relative libéralisation de la Pologne dite populaire. Son premier recueil (1958) s’intitulait Ce vieux voleur. Il écrivit ensuite sans désemparer. Lorsque les éditeurs étaient ou se croyaient obligés de refuser une de ses œuvres, il recourait, à partir des années 1970, aux publications clandestines.

Je fis sa connaissance au temps de  Solidarité, vers la fin de mon premier long séjour en Pologne.  Il m’attirait non seulement parce qu’il était l’un des fondateurs du KOR (Comité de défense des ouvriers), mais parce que ses écrits secs, directs, me mettaient en présence de filous de Varsovie et de sa banlieue, inconnus des milieux culturels et enseignants auxquels mon métier m’attachait. Ils me changeaient des écrits de Schulz et de Gombrowicz, que j’avais consommés sans modération, et des réflexions ardues de Czesław Miłosz sur William Blake, dans lesquelles je venais de m’aventurer.

Le 27 mai 1981, je décris Marek Nowakowski «petit, mince, laconique, en blouson, cheveux en brosse».[1] (La barbe poussera plus tard.)

 

 

1975-34-1991-Nowakowski-Marek-fot

 

 

Le lendemain : «J’accompagne Marek Nowakowski au palais du primat, où est exposé le cercueil [du cardinal] Wyszynski. L’atmosphère conventuelle lui fait penser aux Désarrois de l’élève Törless et aux Garçons de Montherlant. Il me souffle : "Entre quinze et dix-huit ans, les filles de ces internats sont des putes." Dans la cour du palais, quelques personnes s’approchent de lui pour le saluer. Cet homme ferme compte dans Varsovie. J’observe qu’on parle de lui à voix basse.»

Au moment de quitter la Pologne (certain toutefois d’y revenir), je revois Marek à Varsovie, trois mois exactement avant la loi martiale de Jaruzelski. Comme je souhaite l’interviewer, avec l’aide de Marta Tadrowski, la mère de ma fille Matylda, il nous entraîne au Crocodile, un bar de la vieille ville. Là, il me confie que ses nouvelles sont «comme un journal destiné à harmoniser sa vie intérieure et sa vie extérieure» et qu’«il ne regarde pas en arrière. Il ne se regarde pas écrire.» Et «tout devient toujours moins clair, toujours plus chaotique… Les Américains du Sud ont à leur disposition des perroquets ; moi, j’ai des vers de terre et des corbeaux.» Assis non loin de nous, un agent de la police secrète.

Son Jeune homme au pigeon sur la tête, que je traduisis par la suite en français, parut dans la revue Esprit l’année de son arrestation, en 1984.[2] Emprisonné quelques mois, il avait pour avocat sa femme Jolanta, qui défendait aussi Adam Michnik.

Je revis Marek dix ans plus tard, lorsque l’on m’affecta de nouveau à l’Institut français de Cracovie. Je craignais que, privé des fondés de pouvoir de l’Union soviétique, il aurait du mal à écrire. Mais non. L’ennemi intime flottait encore quelque part, et Marek demeurait observateur, chroniqueur, conteur infatigable. On le voyait à la télévision, on l’entendait à la radio, où il consacra cinq émissions à la version polonaise de mon Arbre colérique. De mon côté, je traduisis, toujours pour Esprit, un de ses récits post-communistes, Du culot à revendre.[3]

Lui et moi espérions augmenter l’interview du Crocodile d’un second volet. «Nous avons une interview interrompue», plaisantait-il. Elle le resta parce que nous étions fort occupés l’un et l’autre et que je ne restais jamais très longtemps dans la capitale. Il faudra que je publie un jour cet entretien inachevé.

Au siècle présent, je ne fis de Paris à Varsovie que deux visites éclair, mais je rencontrai Marek à chaque fois. Et pour cause : il était mon correspondant auprès de l’IPN (l’Institut de la Mémoire nationale) qui sur ma demande recherchait d’anciens documents de la police secrète me concernant. Personne n’aurait été plus compétent pour exercer ce parrainage, et pour commenter avec moi les délicieuses trouvailles au fond des archives, que l’auteur de Nom de code Nowy. Mes dossiers secrets de la Sécurité.

L’essentiel de son œuvre n’est pourtant pas là, ni dans ce qu’on appelait «la dissidence», et j’en veux à la presse et à l’édition françaises d’avoir ignoré son Prince de la nuit (recueil de 1978 plusieurs fois réédité), de ne s’être intéressées à lui que pendant l’état de siège, de l’avoir oublié aussitôt qu’il cessa de représenter à leurs yeux le bon côté de l’univers manichéen auquel elles s’étaient habituées.

 

 

 

 

 



[1] L’Arbre colérique. Journal de Cracovie, 1976-1986, Paris, La Découverte, 1987. Traduction en polonais par Małgorzata Wolanin : Gniewne Drzewo. Dziennik Krakowski, Cracovie, Oficyna Literacka, 1995.

[2] http://www.esprit.presse.fr/tous-les-numeros/1984_6

[3] Esprit, n°224, août-septembre 1996, traduit avec la collaboration de Jan Świętojański (pseudonyme d’un groupe d’enseignantes de l’Institut Français de Cracovie, situé alors rue Saint-Jean).

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10 octobre 2017

Salvador Espriu, catalan et espagnol

 

Le slogan « une langue, un peuple, une nation », de sinistre mémoire et de mauvais augure, qui sous divers masques déferle depuis quelques années sur la Catalogne, m’invite à rappeler qu’en 1980 et 1981, peu de temps avant de mourir, Salvador Espriu fit paraître, sous le titre volontairement juvénile d’Années d’apprentissage, une édition bilingue (catalan-espagnol) de ses Œuvres poétiques complètes (3 volumes, Edicións del Mall, Sant Boi de Llobregat). La version espagnole, soigneusement révisée par l’auteur, est signée Andrés Sánchez Robayna et Ramon Pinyol Balasch.

 

Espriu

 

Extrait de Formes i paraules / Formas y palabras :

Mai no preguntis

qui ets. A cada

moment canviaries

dins el mirall.

Defuig els ulls que saben.

Traduction :

Nunca preguntes

quién eres tú. A cada

momento cambiarías

en el espejo.

Rehúye los ojos que saben.

 

 

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07 mars 2017

Fillon détourne la croix

Il se déclare gaulliste libéral. C’est son droit. Le nôtre est de lui faire observer que lorsque deux termes sont aussi difficiles à définir isolément, leur accouplement épaissit beaucoup le mystère.

François Fillon ne l’ignore sans doute pas, mais il sait aussi qu’à trop soupeser le sens des mots, on perd des voix au lieu d’en gagner. Donc, il simplifie, il déforme.

Place du Trocadéro, 5 mars 2017. Devant le candidat qui lit son discours, une foule très dense. En face de l’orateur, certains des drapeaux tricolores qui s’agitent, bien en vue, sont marqués d’une croix de Lorraine. Signe incontestable du gaullisme de la Résistance ; allusion à la France libre. S’adressant à la foule, l’orateur explicite à sa façon le signe en citant de Gaulle sans le nommer. Chacun se souvient de la première phrase des Mémoires de guerre : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. » Fillon s’en approprie les derniers mots pour flatter son auditoire : « Vous êtes "une certaine idée de la France", cette idée éternelle… » Tombe la pluie, tombent les formules : personne ne se demandera par quel miracle tant de gens momentanément armés de drapeaux et de parapluies en sont venus tous ensemble à incarner une idée non seulement unique, non seulement certaine, mais éternelle, qui à l’évidence n’était pas celle du mémorialiste à sa table de travail.     

Fillon n’en a cure, car il lui faut à tout prix accoupler France libre et libéralisme. À cet endroit de son discours, il prononce donc le nom du chef de la France libre. « Jamais, enchaîne-t-il, [cette idée de la France] n’a fait bon ménage avec […] les arrangements à la petite semaine, ce que le Général de Gaulle qualifiait en son temps de "petite soupe sur son petit feu, dans sa petite marmite". » Hélas ! La citation (qui a beaucoup servi) est inexacte (d’où vient la marmite ?), et complètement détachée de son contexte. Il y a 70 ans, le 5 octobre 1947, devant peut-être un demi-million de Parisiens, à l’Hippodrome de Vincennes, de Gaulle, qui vient de lancer le RPF (Rassemblement du Peuple Français) s’en prend aux partis politiques qui ont fondé la IVe République parce qu’ils « cherchent, comme il est naturel, à persévérer dans leur être et s’efforcent de prolonger le système suivant lequel chacun d’entre eux cuit sa petite soupe, à petit feu, dans son petit coin ». Fillon sait bien qu’en 2017 le système en question appartient au passé. Il improvise donc les « arrangements à la petite semaine » qui foisonnent, c’est vrai, dans tous les camps, mais qui ne constituent pas un système.

Fillon m’objectera-t-il que de Gaulle, à Vincennes, invite à « rendre carrière à la liberté et à l’initiative » ? Certes. Mais le Général met en avant aussi, parmi les réalisations de son Gouvernement provisoire, les comités d’entreprise, les assurances sociales et les nationalisations. Et surtout il ne situe pas sur le même plan la France libre, dont le but était de chasser les envahisseurs, et la liberté d’entreprendre. Car il s’agit là de deux libertés d’essences distinctes, dont la première prime la seconde. Réclamer une France libre du chômage ou du carcan administratif, cela n’a rien à voir avec la France libre. C’est violer non seulement l’Histoire, mais la grammaire que de prétendre le contraire.

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24 janvier 2017

Dédicaces

Déférentes, modestes, résolues, affectueuses, rouées, les dédicaces affichent une volonté tout en signalant, volontairement ou non, une intention plus secrète.

L’offrande à Gautier des Fleurs du mal exprime une juste reconnaissance envers le «poète impeccable», mais, la page à peine tournée, l’humilité ne résiste guère à l’orgueilleuse adresse «Au lecteur», cet hypocrite, ce semblable, ce frère. 

En tête des Amours jaunes, Tristan Corbière inscrit : «À l’auteur du Négrier». N’en déduisons pas qu’il entend seulement cacher le nom d’Édouard, son père, pour solliciter notre mémoire : il veut aussi une couleur qui tranchera sur le jaune.

Nabokov dédie chacun de ses livres à sa femme Véra. Cela finit-il par ne signifier plus rien ? Pas forcément, puisque l’offrande, aussitôt que l’accoutumance l’annule, resurgit plus vivace que jamais, pour nous surprendre encore, au livre suivant.

Observant que L’Homme sans qualités aurait jeté le doute sur la valeur de son titre si Musil y avait mis en avant la moindre dédicace, et soupesant celles qu’un même auteur aligne tout au long de son œuvre ou préfère garder dans sa manche, on s’avise que leur absence aussi est éloquente.

Les rares dont Proust orne certains volumes de sa Recherche nous informent de ses amitiés, indirectement de son indépendance, car, outre un directeur de journal, on y relève un écrivain mineur et aucun de ceux que l’on tenait alors, et que nous tenons parfois encore, pour grands – comme si ces grands, tel le duc de Guermantes, ne l’étaient pas assez pour mériter la génuflexion, ou risquaient au contraire de porter ombrage à Bergotte.

Logiquement, c’est en latin que Hermann Broch, au seuil de La Mort de Virgile, manifeste sa gratitude à l’écrivain qui l’aida à fuir le régime nazi : «In Memoriam Stephen Hudson». Il n’est pas indifférent que cet homme soit aussi le traducteur en anglais du Temps retrouvé.

Tout aussi raisonnablement, Virgile, au second vers des Géorgiques, honore Mécène, instigateur de ce poème. Mais saluer un protecteur ne revient-il pas parfois à s’affranchir de lui, à ériger sa statue pour aussitôt la revêtir d’un voile ?

Racine, portant son regard plus loin qu’il ne l’imagine, dédie Andromaque à Son Altesse Royale Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans, Bérénice à Colbert et Phèdre à personne. 

Inversant la perspective, Balzac offre ses Chouans à un homme de négoce, puis le début de Splendeurs et misères des courtisanes à un prince italien. Quant à Une ténébreuse affaire, elle s’obscurcit un peu plus de la dédicace à Jean de Margonne, qui, certes, hébergea Balzac dans son château de Touraine, ce qui justifie l’hommage, mais fut aussi l’amant de sa mère et probablement, par voie de conséquence, le père de son frère cadet, ce qui accroît la perplexité du lecteur.

Examinées isolément, les dédicaces changent en épaves les livres dont elles proviennent.

Si un lecteur souhaite comprendre pourquoi j’ai dédié mon journal polonais, L’Arbre colérique, à Matylda Tadrowski (sans trop songer à la Matilde Dembowski de Stendhal), il devra s’y mouvoir dans les blancs et dans les silences, se déplacer vers d’autres livres que j’ai jetés à la mer, errer comme, à la recherche de Mila, le narrateur de Georges Perec dans L’Attentat de Sarajevo.

 

matylda-tadrowski

 

*

À Retour de Lémurie, j’ai refusé toute dédicace. Je devrais aujourd’hui lui en choisir une, elle irait à Pierre Vidal-Naquet, qui réfuta le mythe de l’Atlantide.

Retour de Lémurie

 

 

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01 janvier 2016

Traduire Isaac Babel, auteur de Cavalerie rouge, condamné par Staline

J’ai relevé dans un récent billet la désinvolture d’Alain Finkielkraut, qui applaudit bruyamment à la traduction des Œuvres complètes d’Isaac Babel par Sophie Benech (Le Bruit du Temps, 2011) tout en la modifiant sans crier gare quand, à juste titre, elle le heurte : l’Internationale des gens bons et celle des hommes bons appellent en effet à l’oreille deux organisations bien distinctes (du moins d’un point de vue gastronomique), et il n’y a pas de doute que «Amenez à Jitomir un peu de gens bons» frise le ridicule. Ne jetons pourtant pas la pierre à la traductrice, car, dans un ouvrage de 1310 pages, fort satisfaisant dans l’ensemble, inévitables sont les maladresses. En voici quelques autres, auxquelles une réédition remédiera aisément.

Parmi les textes que Babel écrivit pour des journaux dans le Pétrograd de 1918, à l’époque où il était traducteur pour la Tchéka, et qui sont regroupés sous le titre de Journal pétersbourgeois, la traduction nous propose (p.154) Ceux qu’on a abattus. Pourquoi cette longueur ? Pourquoi pas Abattus, soit un seul mot comme en russe ? Le narrateur du très subtil récit de Babel Guy de Maupassant explique à une traductrice (qu’il aimerait bien s’envoyer) de celui qui fut pour les Soviétiques le maître français de la nouvelle : «Aucun fer ne peut pénétrer dans un cœur d’homme de façon aussi glaçante qu’un point placé au bon endroit.» Cette formule souvent citée, fort bien rendue par Mme Benech, est une des rares définitions par Babel de son propre style. Encore faut-il la respecter, ne pas allonger ses titres quand il les veut explosifs (et, inversement, ne pas raccourcir ses phrases quand, répétant certains mots, il les allonge). Abattus ne manque de rien. On y flaire d’emblée les cadavres de la terreur rouge. Que penserait-on du traducteur qui, du Kidnapped de Stevenson, ferait : Celui qu’on a kidnappé ? 

Dans le Journal de 1920, que Babel griffonna durant la guerre russo-polonaise, nous trouvons à la date du 19 août (p.759) : «…un village que l’on est en train de massacrer, mais qui respire encore – quiétude, un pré, un troupeau d’oies (on leur a réglé leur compte par la suite, Sidorenko ou Égor leur ont tranché le cou sur une planche à coups de sabre), on mange de l’oie bouillie…» Pourquoi «on mange» puisque Babel, s'excluant du massacre mais non du festin, écrit «nous mangeons»? Mme Benech, à qui nous n’apprendrons pas que «on» n’est pas tout à fait «nous», veut-elle laisser entendre que, respectant un interdit religieux, Babel ne goûte peut-être pas à cette oie? Or, affamé, il se régale, comme ses compagnons, de la volaille réquisitionnée. Il n’y a pas de mal à l’exprimer sans ambages.

Isaac Babel par Carlo Rim

Regrettons aussi que pour désigner les bandits multipliés par Babel dans la paisible Odessa de son enfance et du tsar Nicolas II, Mme Benech, comme d’autres précédemment, choisisse le terme «gangster», qui fait irruption bien plus tard dans la langue française. Les Récits d’Odessa sont des fables allergiques au décor d’un Chicago de la mer Noire. Et lorsque Babel malicieusement évoque les «quarante mille voleurs d’Odessa», la traductrice voit bien que là, le terme américain choquerait autant que «Ali Baba et les quarante gangsters». Laissons donc à Babel les bandits et les voleurs qu’il appréciait dans Olivier Twist.

Et revenons aux jambons. La fameuse Internationale des hommes bons que, dans le récit de Cavalerie rouge qui porte son nom, le brocanteur Guédali, adepte du hassidisme, appelle inutilement de ses vœux, le narrateur de Babel, dans la traduction de Mme Benech, la qualifie de chimérique. «Irréalisable» serait plus indiqué, car plus net. N’en déplaise à Finkielkraut le hargneux, Babel gentiment se moque du brocanteur qu’un personnage du Magasin d’antiquités de Dickens en partie lui inspire, autour duquel tout est «vieux et délabré». Il considère que le hassidisme maintient les populations des confins de la Galicie «dans une captivité étouffante» et fait d’elles des obstacles aux visées de Lénine et de Trotski. Le narrateur de Bérestetchko (toujours dans Cavalerie rouge) affirme (p.566) : «Le schtetl empeste dans l’attente d’une ère nouvelle...»

On ne peut traduire Babel sans s’égarer si l’on oublie que lui aussi espérait ce dénouement. 

 

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