Il se déclare gaulliste libéral. C’est son droit. Le nôtre est de lui faire observer que lorsque deux termes sont aussi difficiles à définir isolément, leur accouplement épaissit beaucoup le mystère.

François Fillon ne l’ignore sans doute pas, mais il sait aussi qu’à trop soupeser le sens des mots, on perd des voix au lieu d’en gagner. Donc, il simplifie, il déforme.

Place du Trocadéro, 5 mars 2017. Devant le candidat qui lit son discours, une foule très dense. En face de l’orateur, certains des drapeaux tricolores qui s’agitent, bien en vue, sont marqués d’une croix de Lorraine. Signe incontestable du gaullisme de la Résistance ; allusion à la France libre. S’adressant à la foule, l’orateur explicite à sa façon le signe en citant de Gaulle sans le nommer. Chacun se souvient de la première phrase des Mémoires de guerre : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. » Fillon s’en approprie les derniers mots pour flatter son auditoire : « Vous êtes "une certaine idée de la France", cette idée éternelle… » Tombe la pluie, tombent les formules : personne ne se demandera par quel miracle tant de gens momentanément armés de drapeaux et de parapluies en sont venus tous ensemble à incarner une idée non seulement unique, non seulement certaine, mais éternelle, qui à l’évidence n’était pas celle du mémorialiste à sa table de travail.     

Fillon n’en a cure, car il lui faut à tout prix accoupler France libre et libéralisme. À cet endroit de son discours, il prononce donc le nom du chef de la France libre. « Jamais, enchaîne-t-il, [cette idée de la France] n’a fait bon ménage avec […] les arrangements à la petite semaine, ce que le Général de Gaulle qualifiait en son temps de "petite soupe sur son petit feu, dans sa petite marmite". » Hélas ! La citation (qui a beaucoup servi) est inexacte (d’où vient la marmite ?), et complètement détachée de son contexte. Il y a 70 ans, le 5 octobre 1947, devant peut-être un demi-million de Parisiens, à l’Hippodrome de Vincennes, de Gaulle, qui vient de lancer le RPF (Rassemblement du Peuple Français) s’en prend aux partis politiques qui ont fondé la IVe République parce qu’ils « cherchent, comme il est naturel, à persévérer dans leur être et s’efforcent de prolonger le système suivant lequel chacun d’entre eux cuit sa petite soupe, à petit feu, dans son petit coin ». Fillon sait bien qu’en 2017 le système en question appartient au passé. Il improvise donc les « arrangements à la petite semaine » qui foisonnent, c’est vrai, dans tous les camps, mais qui ne constituent pas un système.

Fillon m’objectera-t-il que de Gaulle, à Vincennes, invite à « rendre carrière à la liberté et à l’initiative » ? Certes. Mais le Général met en avant aussi, parmi les réalisations de son Gouvernement provisoire, les comités d’entreprise, les assurances sociales et les nationalisations. Et surtout il ne situe pas sur le même plan la France libre, dont le but était de chasser les envahisseurs, et la liberté d’entreprendre. Car il s’agit là de deux libertés d’essences distinctes, dont la première prime la seconde. Réclamer une France libre du chômage ou du carcan administratif, cela n’a rien à voir avec la France libre. C’est violer non seulement l’Histoire, mais la grammaire que de prétendre le contraire.