Le Journal inédit d’Alain (1937-1950), que l’on vient d’exhumer, révèle qu’il tenait l’auteur de Mein Kampf pour « un esprit moderne, un esprit invincible » et que, le 22 juillet 1940, il nota : « J’espère que l’Allemand vaincra, car il ne faut pas que le genre de Gaulle l’emporte chez nous. »

Je m’en réjouis d’autant plus d’avoir publié dans De Gaulle écrivain (1ère édition 1996, réédition Fayard/Pluriel, 2010, p. 50-51) les lignes suivantes :

 

André Maurois était un radical, comme son maître Alain. S’il appelle son professeur Le philosophe, alors que professeur de philosophie et philosophe sont rarement synonymes, c’est parce qu’Alain, qui fut soldat de deuxième classe et canonnier pendant la guerre, lui sert de modèle. Selon Alain, le radical est celui qui dit non, qui inflexiblement oppose la défiance aux projets et aux raisons du chef, qui exerce « un contrôle clairvoyant, résolu, sans cœur, sur les actions et encore plus sur les discours du chef ». Le chef me parle de la patrie? Il en veut à ma liberté et à ma vie. Le chef veut se faire aimer? Refusons. C’est déjà bien assez d’obéir; c’est presque trop. Seules les âmes faibles « ne savent point obéir sans aimer ». Si nous aimons le chef, nous ne serons pas tentés de désobéir. Or, prétend Alain, « toutes les désobéissances sont républicaines ». « Le principe du vrai courage, c’est le doute. » 

Personne en France ne s’est davantage défié de ses chefs que de Gaulle à partir de 1925. Personne en France n’a aussi bien désobéi que lui en juin 1940. Mais il s’est défié, il a désobéi dans des circonstances données. L’attitude d’Alain est radicale en ceci qu’elle ne dépend pas des circonstances. Alain a persuadé Maurois, qui voudrait persuader ses lecteurs de l’entre-deux-guerres, que le chef parle toujours au nom d’une situation qu’il prétend n’avoir pas faite, ni voulue et ne point approuver. Or  « s’il n’y avait pas d’ennemi en armes, ou cru tel, qui donc se soumettrait à la discipline militaire? » Cette argumentation est la plus antigaullienne qui soit. De Gaulle a toujours eu pour contradicteurs des gens qui s’en inspiraient. Jusqu’au bout, elle a été en travers de son chemin. C’est au moment où il commence à se défier de ses chefs, avant tout de Pétain, qu’il note la réponse de Méphisto à Faust pour l’opposer à ses adversaires : « Je suis celui qui nie tout! » Il montre par là que sa défiance n’est pas une défiance de principe.

« S’il n’y avait pas d’ennemi en armes ou cru tel. » Ce « cru tel » sonne mal, et presque faux. Il insinue que l’ennemi en armes pourrait bien n’exister que dans l’imagination ou l’ambition du chef.  Alain et Maurois n’envisageaient guère, dans les années vingt, un nouveau conflit avec l’Allemagne. Voulaient-ils même en entendre parler? Craignaient-ils, par superstition, de le déclencher en l’évoquant? Se rendaient-ils compte que l’on courait grand risque à ne pas l’évoquer?