Nicolas Sarkozy et Edmond Dantès
Paru chez Fayard (maison d’édition désormais contrôlée par Bolloré), Le journal d’un prisonnier, de Sarkozy, est fortement épicé de termes inappropriés ou compréhensibles de lui seul, de tournures extravagantes, de phrases qui ne veulent rien dire. On y trouve, par exemple, « la monstration […] plus efficace que toutes les démonstrations », voir « de visu », « La foule n’est jamais humaine. Elle est toujours grégaire », « La prison me donnait le sentiment d’être à l’arrêt », « Les prix étaient chers…», etc. À son habitude, il confond « entrer » et « rentrer », se laissant aller à écrire imprudemment tantôt qu’il entre à La Santé, tantôt qu’il y rentre.
Ses rapports conflictuels avec la langue française ne le dissuadent pas de broder sur quelques œuvres littéraires. Pour savoir comment il s’y prend, contentons-nous de celles qu’il avait dans sa cellule.
Autorisé à introduire à La Santé trois livres à couverture souple, il a choisi une récente biographie de Jésus-Christ et Le Comte de Monte-Cristo en deux volumes. C’était dans l’intention d’y puiser, pour le Journal qu’il avait l’intention d’écrire en prison (contrat peut-être déjà signé), des arguments contre le « scandale judiciaire » dont il se prétendait victime.
De la biographie, susceptible, à l’en croire, de lui procurer un secours céleste, il nous dit seulement, anticipant sur sa lecture cellulaire : « Chaque page m’inviterait à réfléchir, à donner du sens [sic] et à comprendre que sans doute rien n’arrivait par hasard ou n’était inutile. » Curieusement, il commente davantage un ouvrage dont il ne révèle pas de qui il le tient : Lettre à un otage de Saint-Exupéry, où il est question du désert. C’est hélas pour nous gratifier d’une formule dont on s’est beaucoup moqué : « À l’image du désert, la vie intérieure se fortifie en prison. » Non moins curieusement, la possibilité de voir à la télévision, le soir de son incarcération, un match de football lui paraît un possible signe de la Providence.
Le Comte de Monte-Cristo, où l’aide du ciel s’incarne en l’abbé Faria, l’anime davantage. Il se voit comme Edmond Dantès, non pas bien sûr s’évader, mais renaître en triomphant de ceux qui l’ont fait condamner (« les faussaires, les comploteurs, les menteurs »). Comme Dantès devenu Monte-Cristo, il se voit ensuite se venger — mais dans son cas la vengeance visera ceux dont il voudrait nous faire croire qu’à travers lui, ils s’en sont pris à la droite dont il se considère le symbole.
Conscient de ne pouvoir filer longtemps la comparaison avec Dantès sans se couvrir de ridicule, Sarkozy l’atténue d’un commentaire agrémenté d’une citation : « …sans doute, je ne resterai pas quatorze années au cachot comme le héros de Dumas […]. Je n’ai même pas le besoin d’écrire sur les murs de ma cellule comme il était écrit dans la sienne "Mon Dieu ! Conservez-moi la mémoire." La mémoire, je l’ai…»
Quel dommage pour lui qu’il provoque ici rire et stupeur en ajoutant (allusion à la guerre d’Irak de 2003 ?) : « …mais je n’en ferai pas une arme de destruction massive. »
Quel dommage aussi qu’il se trompe. Ce n’est pas « comme il était écrit dans la sienne » qu’il aurait dû indiquer, mais « comme il avait écrit dans la sienne ».
Rappelons-nous. Dantès s’est enfui du château d’If en 1829. Dix ans après, il revient à Marseille sous les traits de Monte-Cristo et, au château qui n’est plus une prison, sur une paroi du cachot n°34, il retrouve son inscription, qu’il avait oubliée, que Dumas s’est gardé (ou a oublié) de mentionner quand il a passé en revue « tous les degrés du malheur que subissent les prisonniers oubliés dans une prison ».
Plus préoccupé par sa personne que par son livre (lequel contient une quantité impressionnante de « je » et de « moi » et dix-sept fois son mot favori « conviction »), Sarkozy a laissé passer une bonne occasion de réfléchir sur la mémoire et l’oubli en prison. Une des raisons en est qu’à La Santé il demeura, par rapports aux autres prisonniers, un privilégié. Comme l’observe Sophie Deschamps, de la section française de l’Observatoire international des prisons, le lecteur du Journal d’un prisonnier « n’y lira rien sur le fonctionnement ordinaire des prisons. Ni la surpopulation endémique, ni l’insalubrité chronique, ni l’absence d’intimité, ni la rupture des liens familiaux. […] Ni l’oisiveté, ni la précarité, ni l’oubli…»
Il reste que nous devons sans doute au héros de Dumas l’irruption, à la fin du récit de Sarkozy, d’un adjectif des plus inattendus. Le 10 novembre 2025, passés ses vingt jours de détention provisoire, Sarkozy quitte La Santé. Et que voit-il, prétendument stupéfait ? Une foule de caméras, de photographes et de journalistes, et des motards de la Police nationale pour ouvrir le passage à la voiture qui va le ramener dans sa famille. Lui qui vient de faire connaissance avec Edmond Dantès, et par deux fois a comparé sa cellule de La Santé à un enfer, ne cherche pas longtemps, devant son papier, comment qualifier ce spectacle : il était « dantesque ».
A-t-il lu chez Dumas, à condition de ne pas sauter des pages, que Dantès, dans son cachot, dévorait à belles dents l’idée de son bonheur perdu « comme dans L’Enfer de Dante l’impitoyable Ugolin dévore le crâne de l’archevêque Roger » ? Peu probable. Car alors il soupçonnerait peut-être que « dantesque », en français, loin de désigner un paradis, équivaut à grandiose et terrifiant, s’applique, selon Lamartine, à ce qui a « le caractère sombre et sublime de Dante ».
Dantès devint Monte-Cristo grâce à l’or et aux diamants de l’abbé Faria. À Sarkozy, plus profitables seraient les richesses que renferme le Trésor de la Langue Française.
Post-scriptum :
On n’a pas manqué de faire remarquer que Sarkozy était le premier ancien chef d’État français incarcéré depuis Pétain. Une lecture attentive de son Journal montre qu’il se rattache à lui de deux autres manières :
1° Sur quatre pages, il passe de la pommade au Rassemblement national, allant jusqu’à le créditer de toujours respecter le résultat des élections, comme si, en démocratie, cela n’allait pas de soi. Peut-être espère-t-il que, si un de ses membres est un jour élu président de la République, il sera gracié. L’argument selon lequel ce parti ne doit pas être exclu du « champ républicain », car il bénéficie des voix de beaucoup d’électeurs est particulièrement vicieux.
2° Sarkozy, se posant en victime, ose se comparer à Dreyfus. Néanmoins, se référant à Émile Zola, ce n’est pas à « J’accuse » qu’il fait allusion, mais à Lourdes qu’il déclare « un livre magnifique ». Il va même jusqu’à promettre que, s’il échappe à son enfer, il ira s’immerger dans la piscine miraculeuse du sanctuaire. Ce qui invite à rappeler que c’est Pétain qui, le 10 février 1941, a fait rétrocéder par l’État le domaine de la grotte à l’Association diocésaine de Tarbes et Lourdes.
/image%2F1178014%2F20260119%2Fob_0d63a4_960px-dscf2316-dante-perdu.jpg)
/image%2F1178014%2F20251214%2Fob_ee5d2d_images.jpeg)
/image%2F1178014%2F20251214%2Fob_c13587_librairie-saint-victor.jpg)






