(Billet composé le 18 mai 2015)

Le décès, il y a un an, de Marek Nowakowski, a suscité peu d’échos en France, et je n’en ai été informé que tout récemment.

Il avait commencé à publier des récits peu après l’avènement de Gomułka, au temps de la relative libéralisation de la Pologne dite populaire. Son premier recueil (1958) s’intitulait Ce vieux voleur. Il écrivit ensuite sans désemparer. Lorsque les éditeurs étaient ou se croyaient obligés de refuser une de ses œuvres, il recourait, à partir des années 1970, aux publications clandestines.

Je fis sa connaissance au temps de  Solidarité, vers la fin de mon premier long séjour en Pologne.  Il m’attirait non seulement parce qu’il était l’un des fondateurs du KOR (Comité de défense des ouvriers), mais parce que ses écrits secs, directs, me mettaient en présence de filous de Varsovie et de sa banlieue, inconnus des milieux culturels et enseignants auxquels mon métier m’attachait. Ils me changeaient des écrits de Schulz et de Gombrowicz, que j’avais consommés sans modération, et des réflexions ardues de Czesław Miłosz sur William Blake, dans lesquelles je venais de m’aventurer.

Le 27 mai 1981, je décris Marek Nowakowski «petit, mince, laconique, en blouson, cheveux en brosse».[1] (La barbe poussera plus tard.)

 

 

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Le lendemain : «J’accompagne Marek Nowakowski au palais du primat, où est exposé le cercueil [du cardinal] Wyszynski. L’atmosphère conventuelle lui fait penser aux Désarrois de l’élève Törless et aux Garçons de Montherlant. Il me souffle : "Entre quinze et dix-huit ans, les filles de ces internats sont des putes." Dans la cour du palais, quelques personnes s’approchent de lui pour le saluer. Cet homme ferme compte dans Varsovie. J’observe qu’on parle de lui à voix basse.»

Au moment de quitter la Pologne (certain toutefois d’y revenir), je revois Marek à Varsovie, trois mois exactement avant la loi martiale de Jaruzelski. Comme je souhaite l’interviewer, avec l’aide de Marta Tadrowski, la mère de ma fille Matylda, il nous entraîne au Crocodile, un bar de la vieille ville. Là, il me confie que ses nouvelles sont «comme un journal destiné à harmoniser sa vie intérieure et sa vie extérieure» et qu’«il ne regarde pas en arrière. Il ne se regarde pas écrire.» Et «tout devient toujours moins clair, toujours plus chaotique… Les Américains du Sud ont à leur disposition des perroquets ; moi, j’ai des vers de terre et des corbeaux.» Assis non loin de nous, un agent de la police secrète.

Son Jeune homme au pigeon sur la tête, que je traduisis par la suite en français, parut dans la revue Esprit l’année de son arrestation, en 1984.[2] Emprisonné quelques mois, il avait pour avocat sa femme Jolanta, qui défendait aussi Adam Michnik.

Je revis Marek dix ans plus tard, lorsque l’on m’affecta de nouveau à l’Institut français de Cracovie. Je craignais que, privé des fondés de pouvoir de l’Union soviétique, il aurait du mal à écrire. Mais non. L’ennemi intime flottait encore quelque part, et Marek demeurait observateur, chroniqueur, conteur infatigable. On le voyait à la télévision, on l’entendait à la radio, où il consacra cinq émissions à la version polonaise de mon Arbre colérique. De mon côté, je traduisis, toujours pour Esprit, un de ses récits post-communistes, Du culot à revendre.[3]

Lui et moi espérions augmenter l’interview du Crocodile d’un second volet. «Nous avons une interview interrompue», plaisantait-il. Elle le resta parce que nous étions fort occupés l’un et l’autre et que je ne restais jamais très longtemps dans la capitale. Il faudra que je publie un jour cet entretien inachevé.

Au siècle présent, je ne fis de Paris à Varsovie que deux visites éclair, mais je rencontrai Marek à chaque fois. Et pour cause : il était mon correspondant auprès de l’IPN (l’Institut de la Mémoire nationale) qui sur ma demande recherchait d’anciens documents de la police secrète me concernant. Personne n’aurait été plus compétent pour exercer ce parrainage, et pour commenter avec moi les délicieuses trouvailles au fond des archives, que l’auteur de Nom de code Nowy. Mes dossiers secrets de la Sécurité.

L’essentiel de son œuvre n’est pourtant pas là, ni dans ce qu’on appelait «la dissidence», et j’en veux à la presse et à l’édition françaises d’avoir ignoré son Prince de la nuit (recueil de 1978 plusieurs fois réédité), de ne s’être intéressées à lui que pendant l’état de siège, de l’avoir oublié aussitôt qu’il cessa de représenter à leurs yeux le bon côté de l’univers manichéen auquel elles s’étaient habituées.

 

 

 

 

 



[1] L’Arbre colérique. Journal de Cracovie, 1976-1986, Paris, La Découverte, 1987. Traduction en polonais par Małgorzata Wolanin : Gniewne Drzewo. Dziennik Krakowski, Cracovie, Oficyna Literacka, 1995.

[2] http://www.esprit.presse.fr/tous-les-numeros/1984_6

[3] Esprit, n°224, août-septembre 1996, traduit avec la collaboration de Jan Świętojański (pseudonyme d’un groupe d’enseignantes de l’Institut Français de Cracovie, situé alors rue Saint-Jean).